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Navigateurs Aériens et DENAEde l'Aéronautique Navale |
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(1931-2018)
Voici les mémoires de Claude Bassard, navigateur aérien puis COTAC et qu'il rédigeât en collaboration avec son fils Christian. La longueur et la richesse de sa carrière sont un bel exemple de ce que ce métier peut apporter d'anecdotes, d'amitiés et de valeurs.
Ce texte est publié avec l'aimable autorisation de son fils Christian.
1951
Ce 15 mai 1951 marque un tournant dans ma vie et lorsque je prends l’autorail pour Dijon, je m’envole vers un nouveau destin. J’ai le cœur gros, je suis seul en gare, personne pour m’accompagner et je laisse à la maison Papa mourant.
Néanmoins, il fait très beau et j’ai tout loisir de regarder le paysage printanier par la vitre du compartiment. Il faut se présenter à la caserne VAILLANT avant 12 h, aussi, arrivé en gare, je m’accorde une heure de liberté dans les rues avoisinantes.
A la caserne, je me rends aussitôt au bureau d’engagement Marine Nationale et après quelques minutes d’attente, je suis reçu par le maître principal qui me présente un contrat d’engagement de cinq ans pour le groupe Electricité-Radio. Ce n’est pas ce que je voulais, aussi je demande un engagement de trois ans. Le nouveau contrat est rédigé en quelques minutes et je signe. Au réfectoire, je trouve un groupe d’une vingtaine de jeunes des régions Bourgogne et Franche-Comté, qui a comme moi signé le matin même leur engagement. Nous discutons entre nous et presque tous n’avaient pas de métier et un faible bagage intellectuel. Aussi, ils avaient signé pour être fusilier, canonnier, ou manœuvrier.
L’après-midi nous sommes réunis pour connaître les consignes du voyage de Dijon à Lyon puis celui de Lyon à Bordeaux. Nous serons accompagnés par un second-maître jusqu’à Hourtin.
Dans le train, nous sommes huit par compartiment et en 3ème Classe le confort est inexistant. Nous sommes assis sur des banquettes en bois et nous commençons à râler. En gare de Lyon - Perrache, nous avons une heure d’attente et bien que nous ayons reçu la consigne de rester sur le quai, nous allons acheter un casse-croûte. Le second-maître montre son inquiétude, craignant que certains en profitent pour se tirer en douce. Vers minuit, le train démarre et la nuit fut très longue sans pouvoir dormir. Pour agrémenter le voyage, nous avons toutefois dans le groupe des amuseurs. Pour rejoindre Hourtin, il faut prendre ensuite un petit train départemental qui traverse la forêt des Landes. Je n’avais jamais vu autant de plantations de pins et c’était d’une monotonie...
En gare de Lacanau, nous sommes attendus par des gradés et il y a plusieurs camions pour le transport. Nous sommes regroupés avec d’autres jeunes arrivants de toute la France.
L’arrivée à Hourtin est des plus sinistres, il me semble arriver dans un camp de concentration. Nous sommes alignés avec aux pieds nos bagages. Là, commence une fouille minutieuse de nos effets personnels, les couteaux et les bouteilles sont confisquées.
Nous sommes avertis que dès le lendemain matin, nos bagages personnels avec les vêtements, seront renvoyés dans nos familles. Nous ne pourrons conserver que nos caleçons ou slips et les objets de toilette.
Dès l’après-midi de ce premier jour, nous passons au service d’habillement et je reçois mon sac complet de marin, tout y est, en particulier la plaque pour immatriculer tous les effets : j'ai le matricule : 3257 T 51. Ce numéro matricule me restera pour toute ma carrière. Nous sommes une soixantaine dans la chambre de la 2ème Compagnie, nous sommes dotés d’un caisson, d’un hamac, et de deux couvertures. Tout l’après-midi est consacré à marquer tous les effets militaires. Un gradé nous indique les emplacements du marquage et nous savons que lorsqu’il y aura la première inspection, tous les matricules devront être alignés et les vêtements pliés au carré. Ce sera du 25 cm X 25 cm et tout devra pouvoir rentrer dans le sac à paquetage.
Pendant quinze jours, nous sommes en incorporation et pendant cette période va recommencer les visites médicales avec toutes les vaccinations, les tests psychotechniques et autres épreuves de culture générale pour connaître notre niveau scolaire. Comme j’ai déjà passé les tests à Versailles je connais le genre de questions que l’on me pose et je m’en tire très bien dans les épreuves de mathématiques, sciences et français. J’ai de bonnes notes et je suis classé dans le niveau 5+, 6 étant attribué au 1er Bac et 7 à ceux qui avaient les deux parties du Bac. L’adjudant de compagnie ayant pris connaissance de mes résultats et en voyant ma bonne écriture, me désigne comme secrétaire de la compagnie.
J’établis donc les tours de garde et de corvée dont je suis moi-même dispensé. Le deuxième jour de notre arrivée, nous sommes passés chez le coiffeur, cette spécialité était exercée par les clairons et la coupe à la tondeuse était vite exécutée. Le crâne pratiquement rasé, nous étions méconnaissables et aussi ce fut la grande rigolade lorsqu’arriva le tour des quelques jeunes qui étaient arrivés avec des cheveux assez longs.
Pendant cette première quinzaine, nous apprenons à marcher au pas, le maniement du fusil avec le « présenter armes » et nous apprenons à défiler. Le 30 mai, nous recevons symboliquement la bande « MARINE NATIONALE » que l’on va poser sur le bonnet de marin. Jusqu’à présent, il n’y avait pas de ruban et cette cérémonie est clôturée par un défilé devant le commandant du centre de formation et pour la première fois nous sommes autorisés à sortir l’après-midi. (…)
(…) A Hourtin, l’adjudant de compagnie est gentil avec moi, c’est un ancien des Forces Françaises Libres et il porte sur son uniforme la croix de LORRAINE. Lors d’un entretien, je lui dis que j’aimerais bien devenir pilote ou navigant dans l’aéronautique. Dans ce cas, je signerais volontiers un contrat de cinq ans, si j’étais accepté dans une de ces spécialités.
Dans l’après-midi il m’obtient un entretien avec le capitaine et l’adjudant possède tout mon dossier S.O.P (Service Orientation Professionnel) et examens. Je suis heureux quand le capitaine m’annonce qu’il va faire une demande pour aller passer une visite médicale d’aptitude au C.E.N.P.N. (Centre d’Examen National du Personnel Navigant) de Bordeaux et si j’étais apte j’irai à Versailles passer les tests psychotechniques.
C’est dans le courant du mois de juillet que je suis convoqué au C.E.N.P.N. à Bordeaux. Avec moi se joignent quelques jeunes de la compagnie « Aéro », car je suis désigné chef de détachement. En plus de la visite médicale classique, nous passons au caisson avec une montée fictive à 35 000 pieds (un pied = 30,48 cm donc montée à 10668 mètres). Avant, nous avons un briefing complet, car pour tous, c’est la première fois que nous mettrons des masques à oxygène. Dans le caisson, il y a une capote anglaise fermée et attachée. Le médecin nous demande de bien observer le préservatif car nos tympans se gonfleront dans le même rapport. Nous ne sommes pas très rassurés, pendant toute la montée, nous voyons le préservatif grossir et à l’altitude de 35 000 pieds il est gros comme un ballon de rugby. A la descente j’ai bien quelques picotements dans les sinus mais je me garde de dire quoi que ce soit. J’avais été ajourné pour les yeux une fois, mais là il me semble que je vois très bien et j’ai en effet 12/10 aux deux yeux. J’ai hâte d’avoir la feuille de compte-rendu d’examen, cette fois je suis apte pilote, mais je n’ai pas les normes U.S.A, qu’importe, si je suis bon, il y a l’opportunité de l’école de pilotage au Maroc.
Je suis bien à la 2ème Compagnie, je fais bien sûr toute la formation militaire, maritime et surtout je n’ai pas de gardes ni de corvées. Comme je suis apte pilote, je vais début août à Versailles pour de nouveau subir des tests psychotechniques. A cette période les moyens informatisés n’existent pas et il n’y a aucun moyen de contrôler si je les ai déjà passés. Je ne peux donc pas être soupçonné et je réussis dans mes tests surtout dans le Link-trainer et je suis apte pilote. Je profite de l’après-midi libre à Paris pour monter à la tour EIFFEL et me balader dans les rues de la Capitale.
De retour au C.F.M., je suis reçu par le Capitaine de compagnie qui tout en me félicitant, m’annonce que malheureusement il n’y avait aucun cours de pilote à MARRAKECH avant avril 1952. Je pouvais par contre être admis au cours de navigateur - contrôleur de l’aéronautique qui commençait à AGADIR le 1er octobre 1951. Cette spécialité toute nouvelle, créée il y a six mois, apporterait un avancement rapide et que six mois après la sortie de cours il y avait promotion au grade de second-maître. Je n’hésite pas un instant et je signe un engagement de cinq ans.
Je suis alors muté à la compagnie « Aéro », où les futurs pilotes partiront pour les U.S.A et les navigateurs iront au Canada. Je n’ai que des rudiments de la langue anglaise et je ne peux pas postuler pour cette formation outre Atlantique. Nous sommes beaucoup plus libres qu’à la 2ème compagnie et les samedis et dimanches, nous en profitons pour aller à la plage. Nous faisons beaucoup de voile et d’aviron sur le lac et comme la plupart nous ne sommes pas très doués, nous sommes traités par les boscos de « régiments de nœuds ».
Le 12 septembre je bénéficie de cinq jours de permission avant le départ pour le Maroc. Je vais toucher environ 12 000 francs d’avance sur la prime d’engagement, le solde étant payé à l’obtention du B.E. de navigateur. Il faut dire que cela fait du bien dans mon budget, car ce n’est pas avec les 700 francs mensuels, les 8 timbres et les 16 Paquets de cigarettes troupe que l’on peut faire des excès.
Je suis heureux de passer ces quelques jours de permissions (…). Sur ma tenue de sortie, je porte l’insigne de l’aéronavale, mais je n’ai pas encore le moindre galon rouge, je suis toujours matelot de 3ème classe sans spécialité.
C’est un vendredi que nous embarquons sur le bateau « Ville de Bordeaux » pour Casablanca. C’est un magnifique bateau blanc et il y a énormément de monde sur le quai pour assister au départ. Nous autres, marins, nous sommes mis par réquisition en 4ème classe, les couchettes sont sales et nous disposons que d’une malheureuse couverture. Nous serons une centaine à loger dans la cale avant, je n’ose pas parler des W-C et lavabos qui étaient dignes des bateaux partants pour le bagne de Guyane. Après l’appareillage, que je regarde de la plage avant, je descends dans la cale et je rencontre un chef cuisinier des personnels voyageant en 2ème classe. Il nous demande à plusieurs si nous voulions bien travailler à la plonge pendant la traversée, en échange nous serions nourris avec eux après le service. Nous sommes une dizaine à accepter, mais nous déchanterons bien vite, car de midi à quinze heures il a fallu essuyer des milliers d’assiettes et verres. Nous n’avions même plus faim à l’issue de cette corvée, mais j’y suis tout de même retourné le premier soir. Tant que nous sommes dans l’estuaire de la Gironde le paquebot ne bouge pas mais dans la nuit, nous sommes réveillés par un fort tangage, car nous sommes à présent dans le golfe de Gascogne. En cette pleine équinoxe d’automne il y a toujours des tempêtes, et au bout de quelques heures je suis pris de violentes nausées, c’est le dur apprentissage de métier de marin. C’est la queue aux toilettes et en ces moments je pense qu’à Mervans, mon village natal, c’est la fête patronale et que des jeunes paient pour monter dans les manèges pour avoir des sensations fortes. Ici, ils seraient servis...
Je vais au maximum sur la plage avant pour respirer l’air du large mais il fait froid en mer, car il y a beaucoup de vent. Pendant trois jours, nous avons un océan démonté et ce n’est qu’en arrivant au large du Maroc que nous retrouvons mer calme et soleil. J’ai un teint verdâtre, car je n’ai pratiquement rien mangé pendant la traversée où, de toute façon les menus étaient identiques à tous les repas : navarin de mouton et haricots blancs.
C’est vers les 8 h du matin que nous accostons au quai des paquebots dans le port de Casablanca et il y a beaucoup de monde, cela grouille de partout et pour la première fois, je vois des femmes voilées, je crois voir des déguisements de carnaval.
Nous sommes accueillis par des gradés de l'Unité Marine de Casablanca et nous sommes conduits à la base marine, car dans la soirée nous devons partir pour Agadir. Ce sera par car PULLMAN que nous irons à Agadir et il a 530 km à parcourir. Le départ du car se fait place de France, c’est la plus grande place de Casablanca où il y a toujours beaucoup d’animation. C’est un quartier chic avec de beaux hôtels et restaurants que nous regardons de loin, car comme de bien entendu nous sommes montés à bord du car une heure avant le départ...
Il fait très chaud au Maroc et habillé en tenue d’hiver nous avons drôlement soif. Pour nous narguer il y a une immense enseigne lumineuse qui clignote : « buvez COCA-COLA bien glacé ! ». Au Maroc, il y a encore beaucoup d’américains et à l’époque ils avaient une importante base à PORT-LYAUTEY.
Une heure de route plus tard nous arrivons à SAFI et nous pouvons tous descendre pour étancher notre soif et ensuite nous pouvons dormir tranquille le reste du parcours. Au petit matin, nous arrivons à Agadir. C’est une ville en pleine expansion, un nouvel eldorado et deux familles de Mervans y avaient émigré deux années plus tôt, les familles BOUVERET et KOULECHOV. Elles avaient abandonné commerces et artisanats pour s’établir ici, j’étais invité à passer les voir, car maman avait vu madame BOUVERET dans l’été à Mervans.
La base école d'Agadir est à 7 km de la ville sur la commune d'INEZGANE, c’est une base école pour toute la formation du personnel volant et la qualification sur multi moteurs des pilotes. L'Ecole du Personnel Volant (E.P.V.) est à un bon kilomètre de la base vie et c’est en camion que se font les transports pour aller prendre les repas. L’ensemble des élèves toutes spécialités est d’environ 120 et l’encadrement est assuré par les Armuriers Volants (ce sont les ex-mitrailleurs). Nous sommes 20 élèves navigateurs dont un officier de réserve, l’enseigne de vaisseau 2eme classe FOUYSSAT. Nous avons l’appellation de « NAVICON » pour navigateur-contrôleur, ce qui provoque, à chaque appel, la rigolade dans les rangs.
1955 - Vue aérienne de l'EPV avec ses SO 95
Notre première journée est consacrée aux visites d’embarquement et bien sûr à la visite médicale. Dans l’après-midi c’est la distribution des équipements de vol car dans tous les prochains jours il y aura notre tout premier vol, un vol d’accoutumance. Le but principal de ce vol est d’acquérir ainsi le droit à la prime « Air » et cela me fera une solde de 1 600 francs par mois.
Pendant la première semaine, nous avons surtout fait connaissance avec nos instructeurs et c’est le 8 octobre 1951 que j’effectue mon premier vol sur JUNKER 52 (le JU-52 était un trimoteur allemand de la 2ème guerre mondiale). Ce vol dure 30 minutes, juste le temps de faire le tour de la baie d ’Agadir et de survoler les environs.
Je me fais trois bons copains qui sont BOUGREAU et JEANDET (de Marseille) et CECCELANI (de Saint-Cyr les Lecques). Les samedis et dimanches, nous sortons tous les quatre ensembles. JEANDET, dont le père est un gros marchand de chaussures à Marseille, a beaucoup d’argent de ses parents, et il nous en fait profiter en réglant souvent pour le groupe. Nous allons fréquemment traîner au TALBORJ, la vieille ville qui surplombe celle construite en front de mer. Il y a les cinémas, restaurants et beaucoup d’animation avec des uniformes par centaines : marins, légionnaires et « biffins ».
Avant de réellement commencer les vols d’entraînement, pendant un mois nous suivons les cours au sol, nous travaillons sur les cartes et étudions tous les instruments de navigation. Nous suivons des cours de mathématiques et je découvre la trigonométrie. Il nous faut apprendre à construire une carte MERCATOR (celle que nous utiliserons le plus) et je n’ai pas trop de problèmes, il y a aussi l’apprentissage de la météo, de la photo, etc.
C’est le 7 novembre que nous effectuons le premier vol navigation. Nous sommes deux élèves pour un moniteur et nous volons sur un appareil bimoteur école, un SO 95, doté d’une autonomie de 4 h environ. Ce premier vol consiste en un triangle en mer, prendre les dérives et utiliser les aides radio. Je crois que pour mon premier vol j’ai eu la note de 16/20. Tout était noté et en particulier le journal de navigateur qui devait être bien tenu.
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Maintenant, nous effectuons deux vols par semaine et le 22 novembre nous allons en JU 52 à RABAT où se trouve une base de l’armée de l’air. Nous passons de nouveau au caisson et vraiment nous nous demandons pourquoi, surtout que la Marine n’a aucun avion volant à haute altitude. Enfin, il ne faut pas chercher à comprendre, les ordres sont les ordres...
Ce sont les après-midi que nous effectuons les vols, les matinées étant consacrées aux cours théoriques et aux exercices de navigation sur carte. Je vole souvent avec mon copain JEANDET mais à chaque fois il est malade, le S0 95 roule comme un bateau. Comme nous ne sommes pas à haute altitude, nous subissons toutes les turbulences, fort heureusement moi, je ne suis pas malade.
Comme chaque dimanche, nous sommes de sortie et nous allons au cinéma au TALBORJ et cet après-midi-là dans le hall du cinéma surgit la patrouille de la Légion Etrangère. Je suis épinglé par le lieutenant qui me reproche de ne pas l’avoir salué. JEANDET et CECCELANI ont le temps de s’esquiver mais moi je suis coincé et je dois sortir ma carte d’identité. J’ai le malheur de dire « Excusez-moi monsieur l’officier, je vous avais pris pour un garde-chasse... ». Il n’apprécie pas particulièrement et pas de doute à avoir, je vais passer au rapport. Le commandant d’Armes de la place d ’Agadir est un colonel de la Légion, je suis certain de ramasser des jours de prison.
Huit jours passent et le rapport arrive à la base. A 11 h je suis convoqué auprès du Chef des Services Généraux de la base, le Capitaine de Corvette HOURST.
J’explique ce qu’il s'est réellement passé et après m’avoir entendu il m’annonce que c’est le Commandant de la Place d’Armes qui m’inflige la punition et que l’on ne peut que m’accorder que le sursis sur 20 jours de prison pour le motif suivant : « paroles et geste incorrects envers un supérieur » . Le soir à l’assemblée j’ai droit à la lecture du verdict.
Cette sanction me met le moral à zéro et j’écris au Creusot à mon ancien chef d’équipe monsieur MINARD qu’à l’issue de ma durée légale, je retournerais certainement travailler à l’usine. Je me jure en moi-même que si je voyais un légionnaire en train de crever dans le désert je ne lui donnerai même pas une goutte d’eau.
Au début du mois de décembre, mes deux bons copains JEANDET et CECCELANI sont éliminés du cours pour inaptitude en vol, ce n’est pas pour arranger mon moral, pourtant en vol je continue d’avoir d’excellentes notes.
Le 21 décembre, je suis désigné pour effectuer un vol en WELLINGTON avec le commandant de la base, le Capitaine de Frégate CLAVEL. C’est une terreur pour tous ceux qui volent avec lui et nous devons effectuer une liaison Agadir - PORT-LYAUTEY - Agadir, le commandant se rendant à une conférence. Je redoute le pire et pendant tout le vol je ne cesse de prendre des dérives, de vérifier à l’astro-compas le cap et mes H.P.A (heure prévue d’arrivée) aux points de passage sont justes, à la minute près. Sur le trajet du retour idem et à la descente de l’appareil je me présente au garde à vous pour faire signer mon journal de navigation et avoir l’appréciation du vol. Le commandant me donne une tape sur l’épaule en me disant simplement : « c'est très bien mon garçon, continuez comme ça ! ». J’aperçois un 18/20 et l’appréciation suivante : « excellent jeune élève navigateur, fait preuve de beaucoup d’initiative ». Quand j’apporte ma feuille de notes au directeur de l’école, celui-ci me félicite. Je pousse un soupir de soulagement, car voilà un bon point cette fois-ci.
J’écris toutes les semaines à ma mère et de temps en temps au Creusot, mon beau-frère m’expédie aussi des petits mandats qu’il prend sur mon pécule que j’avais laissé avant de partir. Cela me permet de sortir avec les copains le samedi ou le dimanche. Pour Noël je ne suis pas de service et aussi nous sommes trois ou quatre à aller au restaurant « La Baie ». C’est un des restaurants les plus chics du TALBORJ et je crois bien que pour cette fête nous nous soyons offert une langouste. Comme il y a toujours une patrouille militaire qui rôde dans la ville, nous faisons bien attention de ne pas nous faire interpeller et nous veillons à ce que tous les boutons du caban soient bien attachés. Ce soir-là après le repas, nous décidons d’aller faire un tour au « bousbir », c’est le bordel militaire. A l’entrée il y a un infirmier de la Légion qui distribue des préservatifs et du gelo-tube. Le premier à entrer avec une fille est mon copain SIVIGNY, dit le petit rouquin, que nous avons même poussé dans ce que l’on devrait appeler une chambre. Dans ces lieux, il fait un froid de canard et à l’intérieur il y a un petit brasero pour nous réchauffer. Je me trouve à mon tour avec une autre fille très jeune qui avait moins de vingt ans et c’est là que j’ai perdu ma virginité.
Pour la nuit de la Saint-Sylvestre je suis de service et de minuit à 3 h je monte la garde à la porte Sud. C’est un coin désert et la plus proche habitation est à trois cents mètres. Il fait froid et malgré la capote, je suis gelé, nous sommes dotés d’un fusil et de cinq cartouches à balles réelles mises dans un étui. Je ne suis pas rassuré, car il fait une nuit noire et les chacals ne font qu’aboyer. Brusquement, j’entends du bruit et je vois une ombre sauter le mur de pierres. Je fais les sommations d’usage : « halte-là, qui va là ? » J’arme mon fusil, un homme s’est arrêté et s’approche de moi. C’est un cuisinier de la base qui avait fait le bord après le repas, comme il était de service... Je le laisse partir et ne je ne rends compte de rien au chef de poste.
1952
Nous effectuons de nombreux vols en ce mois de janvier, il s’agit des vols de radionavigation et des tirs en mer. Pour cela nous volons en JU 52, sur le haut de la carlingue une tourelle avec deux mitrailleuses de 12,7 mm a été installée. Tout d’abord le pilote largue ce qu’on appelle un « phoscar » (sorte de fumigène) et il se met en virage autour de cet objectif. Installés dans la tourelle nous tirons sur le phoscar et l’impact des balles dans l’eau se voit bien. On peut aisément corriger le tir et c’est assez impressionnant, surtout le bruit que font les mitrailleuses qui claquent à quelques dizaines de centimètres de nos oreilles.
Nous sommes aussi contrôleur d’aéronautique et une fois par semaine nous sommes à la tour de contrôle en exercice pratique. Comme il y a sur le site l’école de transformation des pilotes sur multi moteurs il y a pas mal de trafic aérien et couramment des Américains. Lorsque nous voyons leurs appareils surtout les GLOBMASTERS, nos SO-95 et SO-96 sont minuscules à côté. Nous avons aussi honte des JU 52. Avec les Américains nous appliquons la procédure anglaise, car aucun d’entre eux ne veut parler le français.
A la moitié du mois de février débutent les examens dont les matières ne seront plus enseignées, tout va bien et je suis bien au-dessus de la moyenne. Nous recevons les affectations de la fin de cours, celles-ci seront attribuées par ordre de mérite et pour la première fois il y a 8 places dans l’aviation embarquée. Les anciens qui avaient changé de spécialité ne sont pas du tout enchantés, pour la plupart ils souhaitaient aller dans les flottilles de LANCASTER ou être affectés à la flottille d’exploration implantée à Dakar.
Les LANCASTER sont d’anciens bombardiers anglais, transformés en avion de lutte anti-sous-marine (A.S.M.) et ils seront remplacés par les P.2.V.6 Neptune de conception américaine.
La flottille d’exploration équipée de gros hydravions, explore l’Afrique Equatoriale : le ZAMBEZE, le lac VICTORIA, le lac TCHAD, et surtout le fleuve CONGO.
Notre voyage de fin de cours, bien modeste, se fait à MARRAKECH du 22 au 24 mars avec quatre SO 95. Comme il y a 1 h 10 de vol, c’est vite fait. Nous sommes logés à la base aérienne de l’armée de l’air et nous profitons de deux journées pleines pour visiter la ville. Il y a beaucoup d’animation surtout autour des souks. Nous effectuons la visite de la palmeraie, les orangeraies sentent bon, car tous les arbres sont en fleurs. A l’ouest le HAUT-ATLAS est enneigé et c’est magnifique.
Le 29 mars, nous allons recevoir nos brevets remis par le commandant de la base. La veille, nous sommes allés chez le tailleur faire coudre nos galons de quartier maître de 2ème classe sur les vareuses et le caban. Je suis très heureux de me voir remettre mon brevet de navigateur et comme je termine 10/18 je choisis la flottille 4 F à la base de HYERES-LE- PALIVESTRE.
Après le pot d’escadrille, nous allons au bureau administratif pour recevoir le complément de notre prime d’engagement soit 60 000 francs. Nous recevons toute la somme en argent français et je n’avais jamais eu autant d’argent dans mon portefeuille.
Pourtant, il y a une chose qui me tracasse, mes appréciations en tant que navigateur sont très bonnes, mais dans mon livret vert j’ai toujours la punition avec sursis. Je m’interroge sur la réaction de mon futur commandant à la 4 F quand il feuillettera mon livret, pensera-t-il tout de suite que je suis un mauvais élément ?
Comme le bureau du Capitaine de Corvette HOURST est situé à côté du bureau administratif, je demande au maître secrétaire si le commandant pouvait me recevoir. Après quelques minutes d’attente le commandant me reçoit et je lui explique que je viens d’obtenir mon brevet de navigateur, que j’ai de bonnes appréciations, aucun reproche mais que j’avais encore deux mois de sursis à attendre pour les 20 jours de punition ... Je lui fais part de mes craintes et que cela me porterait certainement tort dans ma future affectation. Dans mon livret matricule le document est rangé sous forme de papillon, le commandant appelle le maître secrétaire et devant moi, il prend le document, le déchire et le jette à la poubelle. Il me dit alors simplement ces mots : « bonne chance quartier-maître BASSARD et bons vols ! »
Jamais je n’oublierai cet homme et cette journée, presque cinquante ans ont passé et à l’instant où j’écris ces lignes, je lui en suis toujours très reconnaissant.
Il faut que nous arrosions nos galons et notre brevet. Avec mon copain LIAUDEY nous allons à la « PERLE DU SUD », c’est une boîte avec de superbes filles et nous avons dépensé en quelques heures 10 000 francs mais nous avons aussi rattrapé le temps perdu en faisant l’amour tout l’après - midi.
C’est le lendemain que nous prenons le car pour Casablanca et le 3 avril nous devons embarquer de nouveau sur le « VILLE DE BORDEAUX », toujours en 4ème classe. Cette fois-ci je n’appréhende pas la traversée, je me dis que n’étant pas malade en avion, il n’y avait pas de raisons que je le sois sur un navire.
Tout l’après-midi du 2 avril, nous nous baladons en ville LIAUDEY, BOUGREAU et moi. Nous nous déplaçons en calèche dans les rues de Casablanca et en soirée nous allons dîner dans un restaurant chic et nous buvons plus que de raisons. LIAUDEY qui sait jouer au piano s’installe à celui du restaurant et avec BOUGREAU nous poussons une romance. En fin de soirée, nous sommes vraiment cuits et je ne sais pas comment nous arrivons à rentrer à l'Unité Marine. Lorsque je me suis couché dans mon hamac, j’ai eu toutefois la présence d’esprit de regarder si j’avais toujours mon portefeuille, fort heureusement oui, quant à LIAUDEY le sien avait disparu. Le lendemain tous les marins du cours, par solidarité, lui ont donné 1 000 ou 2 000 francs, car il n’avait plus le sou.
Nous avons eu très beau temps en passant le détroit de GIBRALTAR, il y avait énormément de dauphins et de marsouins à l’étrave du navire. Cela faisait une magnifique attraction et nous avons ensuite belle mer jusqu’à Marseille.
Je devais rejoindre, après quinze jours de permission, la flottille 4 F vers le 20 avril. A peine à quai je prends le train, en gare des paquebots, pour Chalon sur Saône. J’arrive assez tôt pour prendre l’autocar pour Mervans.
Maman pleure de joie en me revoyant et je suis fier dans mon uniforme. Mes beaux galons rouges et mon macaron du personnel volant sont du plus bel effet. Je suis invité par toutes les familles que nous connaissons et bien sûr j’en profite pour rendre visite à mon copain René. Au bout de quelques jours avec ma mère, nous allons au Creusot, mon beau-frère est venu nous chercher en voiture. Je suis content de revoir toute la petite famille, je rends aussi visite à mes anciens camarades d’usine et surtout à mon ancien chef d’équipe qui me félicite et me confie que j’ai bien fait de changer de métier.
C’est aux alentours du 25 avril 1952, que je dois rejoindre la flottille 4 F à Hyères. J’embarque dans le train mon vélo, car je pense faire des ballades dans une région que je ne connais pas. Si l’occasion s’en présente, je pourrais aller jusqu’à Fréjus où se trouve la garnison de René BAUDIN.