Macaron

Navigateurs Aériens et DENAE

de l'Aéronautique Navale

Pinguin

Claude Bassard

(1931-2018)

1953

Tout ce mois de janvier, nous volons beaucoup, mais ce sont souvent des vols de courtes durées.
Les vols d’entraînement au bombardement et au mitraillage se font dans un champ de tir à dix minutes de Bizerte et j’aime entendre les départs des roquettes et le bruit des mitrailleuses.
Plusieurs fois je vais en observateur au champ de tir, nous annonçons le résultat des roquettes, la zone but doit être de 5 mètres court à 20 mètres court. Après le départ des avions nous allons compter les impacts de balles dans les cibles. Certains pilotes tirent vraiment très bien et nous comptons parfois jusqu’à 80 impacts sur 200 projectiles envoyés. La cible ne fait pourtant que 1.5 m x 1.5 m.

Depuis le 15 novembre, je touche une grosse solde, 36 000 francs, c’est le double de ce que je gagnais à l’usine. Nous sommes payés en numéraire et il n’y a pas d'impôts, car l’impôt est retenu à la source. C’est pour moi comme de l’argent de poche et avec toute une bande de copains, surtout les samedis, nous allons manger de bons repas au « PETIT MOUSSE » et au retour nous allons voir les jeunes femmes du « MOULIN ROUGE ».

Fin février, nous repartons pour la base de LARTIGUE située en Algérie, pour participer à un grand exercice avec l’escadre de la Méditerranée. Comme le porte-avions LA FAYETTE est de retour d’Indochine après son convoyage d’avions, la flottille va y faire quelques appontages. Nous restons une vingtaine de jours à Oran.

Mars est là et cette fois c’est un exercice interallié à CAGLIARI en Sardaigne. Nous sommes très bien accueillis par la Marine Italienne, mais en ville c’est plutôt mitigé car la fin de guerre n’est pas si loin... Au cours d’une ballade en ville avec FIORANI et GUIRAUD, nous sommes une fois apostrophés par un individu qui nous traite de sale français.

Je fais équipage avec le commandant de la flottille pour l’exercice « RENDEZ-VOUS » et j’ai la chance de trouver rapidement au radar deux sous-marins. Comme il s’agit d’un  exercice interallié  toute la procédure entre avions et bâtiments en surface se fait en anglais. Nous devons passer la position du sous-marin par rapport à un point de la zone de recherche qui s’appelle « DOG ». Notre correspondant sur le navire ne comprend pas bien et il fait répéter plusieurs fois le commandant. Il n’y a rien à faire et le Pacha excédé lui annonce : « CHIEN-CHIEN, OUA-OUA, CHIEN... ». L‘opérateur radio a fini par comprendre et cette anecdote a fait le tour de l’aéronavale.

Les 22 et 23 avril, nous effectuons une recherche au large des Baléares. C’est un voilier qui a disparu et se trouvaient à son bord de hautes personnalités et en particulier le fils du directeur de la Banque de France. « LE ROLLON » a disparu corps et bien et les recherches seront vaines. Nous avions ajouté dans la soute un réservoir de carburant supplémentaire pour avoir une autonomie de 5 heures, sur zone il faisait un temps magnifique, pas la moindre trace du voilier. Nous arrivions pourtant du haut de notre avion à distinguer la moindre saleté flottante et la flottille effectue en secours maritime 100 heures de vol.

Presque tous mes copains ont une moto et les week-ends, nous faisons en bande des balades dans la région, le tour du lac avec FERRYVILLE, MATEUR et jusqu’à la pointe de PORTO-FARINA. Comme il y a déjà des incidents en Tunisie, nous sortons tous armés. La sortie s’effectue donc doté d’un pistolet et c’est assez drôle, cela me rappelle la guerre quant à l’époque je voyais passer les Allemands en moto ou en side-car. A FERRYVILLE il y a une excellente pâtisserie et c’est la halte obligatoire. Celui qui mange le moins de gâteaux paie l’ensemble et à ce jeu je perds tout le temps, au 4ème je n’en peux plus, alors que SCIORETTO et POIRE, eux, en engloutissent une dizaine.

C’est le bon temps, nous n’achetons pas de carburant, nous prenons directement de l’essence d’avion à 135 d’octane, nous y mélangeons un peu d’huile et ça marche avec un peu de fumées.

 Jusqu’aux vacances d'été, nous effectuons de nombreux vols, la flottille doit être au maximum opérationnelle. Il n’y a pas de quota d’heures de vols, c’est le commandant qui fixe chaque mois ses objectifs et nous tournons autour des 700 heures. En Indochine, la situation s’aggrave et tous les pilotes de chasse des flottilles 12 F et 14 F sont partis en  avion civil, « L’ARMAGNAC » de la compagnie AIR FRANCE pour HANOI.

Nous pouvons avoir un mois de vacances pour le mois d’août  et en payant mon voyage j’ai pu aller en France. L’aller se fait en avion et le retour en bateau. J’ai vraiment apprécié ces congés, un mois de pêche, retrouver  les amis de Mervans, séjour au Creusot et revoir mes collègues de l’usine.
Le 5 novembre 1953, nous devons être prêts pour  partir aux  Etats Unis. La flottille doit être armée prochainement de T.B.M.3W et 3S formant des groupes qui s’appellent en anglais les  HUNTER-KILLER (Chasseur-Tueur). Ces avions sont rétrocédés à la France au titre  de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, l’O.T.A.N. Les flottilles équipées de T.B.M 3 E, c’est à dire 4F, 6 F et 9F seront dotées de ces nouveaux appareils et c’est la 4F qui formera les autres équipages après l’instruction aux U.S.A
Dans les T.B.M 3W nous formerons équipage à trois (le pilote + 2 opérateurs radars) et dans le T.B.M 3S nous serons à quatre (le pilote + un opérateur contre mesure + un opérateur radio + un opérateur radar)

T.B.M.3W
TBM-3W Avenger

Un BOCH 161 vient transporter une majorité de la flottille de KAROUBA à Paris. Puis après quelques jours à Paris, logés à la caserne de « LA PEPINIERE, », nous embarquons le 10 Novembre dans un SUPER-CONSTELLATION de la compagnie AIR FRANCE. Nous sommes éblouis par le luxe à bord, à cette époque où il existait une grande concurrence entre les grands paquebots transatlantiques tout est fait pour attirer à soi une clientèle fortunée  et satisfaire au maximum les passagers. Après le décollage, le Champagne est servi et nous avons droit à plusieurs repas pendant le voyage. Je mange pour la première fois du caviar et des morilles... Le vol jusqu’à GANDER (TERRE-NEUVE) dure 11h45  uniquement de nuit. Pour être plus à l’aise nous avions tous ôté nos chaussures et quand il faut les remettre cela nous est impossible. Nous pensons que dans la nuit de joyeux farceurs ont interverti les chaussures mais en fait nos pieds ont enflé...

GANDER est un grand aéroport international, à cette époque une escale obligatoire sur la ligne PARIS-NEW-YORK. 5 heures de vol et nous atterrissons à NEW-YORK. Le pilote nous fait tout d’abord un toucher en douceur, tous les passagers lèvent le pouce en disant : « super ! ». Mais deux à trois secondes plus tard nous avons droit à un atterrissage dur, le contact avec l’Amérique commence.

Les douaniers américains sont pointilleux, de vrais enquiquineurs et nous avons droit à une fouille sérieuse de tous nos bagages. Ce sont des autocars de l’U.S NAVY qui nous transportent sur une base de transit avant de prendre le train de nuit pour NORFOLK en VIRGINIE. Nous profitons de notre après-midi de libre pour nous promener dans MANATTHAN et il fait froid. Nous avons le temps de remonter la 5ème Avenue, de visiter la cathédrale SAINT-PATRICK et d’aller jusqu’au pied de l’EMPIRE-STATE-BULDING.

Le train couchette que nous prenons de NEW-YORK à NORFOLK est luxueux mais il n’est pas identique aux PULMANNS en France.  Les couchettes sont alignées par la longueur dans le wagon, il y a deux couchettes superposées par côté, avec des rideaux qui forment un couloir. Il y a toujours une circulation et quelques américaines excitées par la présence de français viennent nous rendre visite. Quelques-uns de mes camarades de voyage ont pu profiter du moelleux des couchettes en galante compagnie...

La base de NORFOLK est la plus importante de l’U.S NAVY sur la côte Atlantique, elle correspond en France à Toulon, avec la base aéronavale de Hyères pour les avions embarqués. Nous sommes bien reçus par les Américains et nous devons remplir une multitude de documents. Il faut en particulier attester que nous ne sommes pas communistes et que nous n’avons aucun lien même familial avec un communiste. Il nous faut signer de nombreux documents et heureusement l’enseigne de vaisseau DE DICHENIN est notre traducteur. Nous recevons un pactole en dollars, et pendant tout le séjour, nous touchions 100 dollars, des fois 20, 60 etc. En contrepartie on nous demandait une signature, ce n’était pas difficile et bien agréable.

Tous les seconds-maîtres sont logés dans une grande chambrée, nous sommes considérés comme des marins, car dans la marine américaine ce n’est qu’à partir du grade de maître (Chef petit officier) que l’on porte la casquette. Nous avons une bonne literie, dotée d’un caisson individuel et bien chauffé. Les lavabos, les douches et les W.C sont mitoyens avec une chambrée de marins américains. Les portes des toilettes n’existent pas et c’est toujours en groupe que nous y allions, nous étions assez effrayés par la grosseur des sexes des marins noirs. Les hommes impudiques se promènent souvent nus et leur sexe nous rappelait ceux des ânes de Tunisie.

Il faut s’habituer à la nourriture américaine et particulièrement à la boisson. Nous avons droit à du lait ou de l’eau, ce qui pour les Français est assez dur... Pour prendre notre repas il y a toujours une file d’attente de 30 minutes environ et c’est tellement long qu’une fanfare joue pour faire passer le temps.

Les cours ont lieu tous les jours de la semaine de 09h00 à 12h00 et de 14h00 à 17h00. Nous avons des cours techniques sur le radar APS/20 et tactiques pour la conduite d’attaque. C’est toujours l’E.V.1 DE DINECHIN qui nous traduit tout en français, il y a beaucoup de films et pour tenir éveiller notre attention au milieu des projections apparaissent des scènes de strip-tease. Nous ne devons pas prendre de notes pendant les cours, car tout est secret, nous aurons des documents à notre retour en France.

Sur la base, notre principale distraction est le cinéma et d’aller faire des achats au P.X. Le P.X est un supermarché réservé aux militaires et à leurs familles, les prix sont très intéressants, bien moins cher qu’en ville aussi j’en profite pour acheter des disques, sous-vêtements et surtout de belles chemises blanches de marque « ARROW ». Ces chemises nous évitent de porter des cols durs amovibles.

Nous sortons souvent en ville, nous sommes surpris de voir qu’il y a encore une grande ségrégation raciale. La Virginie était un ancien état Sudiste pendant la guerre de Sécession et dans les autobus il y a des places réservées pour les gens de couleur. Il y a même des restaurants et certains établissements de spectacle qui sont interdits aux noirs.

J’ai l’occasion pour la première fois d’assister à une projection cinématographique en Cinémascope : « THE ROBE » avec Victor MATURE. Un soir, nous allons au « BURLESQUE », c’est un genre de théâtre où des filles font du strip-tease. Les filles sont mignonnes et la salle est vite chauffée à blanc. Comme à la fin de leur numéro elles gardent toujours un minuscule cache-sexe, Marcel CHOULAT crie très fort : «  ici French Navy, montrez votre chat ! »           

Nous passons avec les Américains la fête du « Thanks giving day », et ce jour-là nous avons droit à de la dinde. A la cafétéria, il nous est servi à chacun un morceau d’au moins un kilo, aussi nous avons cru que c’était de l’autruche tellement les cuisses étaient grosses.

Le 13 décembre, nous embarquons sur le porte-avions BOIS BELLEAU (ex - BELLEAU WOOD). Ce bâtiment est prêté à la Marine Française et sur le pont et les hangars se trouvent nos futurs appareils, une trentaine de T.B.M 3W et 3S.

Bois Belleau
Le Bois Belleau à Norfolk avant sa prise en compte par la Marine nationale française

Nous nous installons à bord pour une traversée de l'Atlantique et de la Méditerranée jusqu’à Bizerte. Le commandant a promis à l’équipage que nous serions à Toulon avant Noël et nous en sommes heureux. Il n’y a plus à bord le confort de la base navale, et avec les pilotes officiers-mariniers, je me retrouve dans un petit local tout à l’arrière du porte-avions. Nous sommes douze, mais nous avons l’avantage de pouvoir prendre l'air, car il  y a accès à la tourelle d’artillerie antiaérienne. Il y a un inconvénient, nous sommes au-dessus des hélices et il y a d’énormes vibrations.

Les deux premiers jours de navigation, nous avons un temps magnifique, lorsque nous sommes dans la mer des SARGASSES, nous avons l’impression de naviguer dans un tapis d’algues et pourtant il y a de trois à quatre mille mètres de fond. Nous filons à environ 25 nœuds et nous laissons derrière nous un beau sillage. Le troisième jour, nous apercevons dans le ciel les Sirius annonciateurs de mauvais temps. Le lendemain la mer commence a avoir des creux de deux à trois mètres et dans la nuit nous arrivons en pleine tempête. Il n’y a pas moyen de dormir et dans la couchette je roule d’un bord à l’autre.

Le commandant du P.A a décidé de prendre une route plus au Sud pour éviter la dépression, mais celle-ci nous rattrape et nous avons des creux de dix à douze mètres. Dans la salle d'alerte, nous avons installé un « gîtomètre » et il indique un coup de tabac avec un gîte de 39°. Tout le monde s’inquiète pour les avions qui sont arrimés sur le pont d’envol, mais ils ont bien été fixés, seuls des saisines solides, et quelques radeaux de sauvetage sont emportés par-dessus bord.
Nous sommes venus à la cape, et la vitesse du porte-avions est de quelques nœuds, à l’arrière il nous est impossible de dormir car lorsque les hélices sortent de l’eau cela fait un bruit infernal.

Pendant deux jours, nous sommes au régime conserves, toute la vaisselle a été pratiquement cassée,  des marins ont sauvé des touques de vin rouge américain en les accrochant sur les canalisations électriques. Vers le 19 décembre, nous retrouvons l’océan calmé, et de nouveau nous filons à 25 nœuds (environ 46 km/heure), le 21  nous passons le détroit de Gibraltar et le 23 au matin nous arrivons à Bizerte. Le BOIS-BELLEAU vient s’amarrer à l’appontement près de la base de KAROUBA et aussitôt commence le débarquement des avions. A 17h00, le 23 décembre nous passons la jetée du port, et aussitôt le commandant donne l’ordre de mettre la vitesse maximale c’est à dire 30 nœuds (environ 55 km/heure). La mer est d’un calme extraordinaire, nous laissons derrière nous un immense et magnifique sillage. Nous ne pouvons pas dormir, à cause du bruit, mais à 7 heures du matin nous sommes en rade de Toulon. Nous avons battu le record de traversée entre ces deux grands ports de guerre.

Les douaniers nous attendent de pied ferme à la sortie de l’arsenal, mais dans l’ensemble tout se passe bien, et il ne faut pas avoir peur de donner quelques paquets de cigarettes...
A 10 heures je prends un train pour Chalon sur Saône, je prends une correspondance et avec le car de Chalon pour Mervans, j’arrive le soir de Noël. Je suis très heureux, car Maman et moi, nous sommes invités chez les GANDREAU, il y a aussi la famille d’Alphonse GAUDILLAT et Yvette.

Je passe d’agréables permissions, mais entre le Noël et le Jour de l’An, nous apprenons une  triste nouvelle. Mon excellent ami René BAUDIN vient d’être tué en Indochine et cela me fait énormément de peine. Monsieur BOUCHARD, le Maire, est chargé d’annoncer la nouvelle du décès à Madame BAUDIN et c’est tellement dur pour lui, que dans un premier temps il lui annonce que René est grièvement blessé. Ce n’est que le lendemain qu’il a le courage de lui dire la vérité. Je vais aussitôt chez madame BAUDIN pour lui apporter un maigre réconfort. Il faisait partie du 10ème Régiment d’Artillerie Coloniale le 6 décembre et accidentellement. Je n’en connaitrais jamais la cause.

Je vais ensuite passer quelques jours au Creusot et j’en profite pour aller voir mes anciens collègues d’usine et leur raconter mon voyage au Nouveau Monde. C’est le 6 janvier 1954 que je prends l’avion à Lyon pour regagner la Tunisie. Le vol s’effectue en BREGUET DEUX PONTS et c’est bien plus rapide.

Grace à l’action de mon fils Christian, en 2012, sa tombe laissée à l’abandon est prise en charge par le comité du Souvenir Français de Mervans.

Ligne noire