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Navigateurs Aériens et DENAEde l'Aéronautique Navale |
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(1931-2018)
1954
Pendant les fêtes de fin d'année, les mécaniciens restés à Bizerte ont déstocké les avions et bientôt nous allons pouvoir commencer les vols sur ces nouveaux appareils. La fonction que j’occuperai à bord du T.B.M.3W sera celui de directeur, c’est à dire en particulier qu’après la détection de l’objectif au radar (soit un sous-marin, soit un bâtiment de surface) il faudra diriger l’avion d’attaque (le T.B.M. 3S) vers le but.
Comme nous sommes dans un avion et non avec un radar au sol, il faut bien assimiler le mouvement relatif. Les T.B.M 3S sont équipés d’un radar de faible portée et nous leur donnons l’ordre de mise en route qu’à une petite distance de l’objectif soit 5 à 6 milles (9 à 11 km). De plus en vol de nuit il y a la mise en route d’un projecteur équivalent à un million de bougies.
TBM-3W Avenger
C’est le 18 janvier que débute l’entraînement et chaque jour nous effectuons un vol. Cette année la direction du personnel militaire a décidé de séparer les contrôleurs des navigateurs, 60% d’entre nous vont être reclassés dans la spécialité de contrôleur. Je me fais du souci mais le commandant me rassure, car tous ceux qui viennent de faire le stage aux U.S.A seront navigateurs. Je n’avais pas du tout envie de me retrouver dans un P.C OPS (Poste de commandement Opérations).
Un de mes collègues ROGER a acquis une voiture, une PEUGEOT 203. Je décide de lui acheter sa moto, une PEUGEOT 175 cm3. Il faut que je passe le permis de conduire et ROGER me donne quelques leçons. En un mois, j’obtiens le permis et me voilà motorisé. J’en suis bien satisfait, car avec tous les copains nous effectuons de grandes balades dans les environs.
HUGON dit « QUETAM » fréquente depuis quelques mois une jeune fille, Hélène. C’est la fille d’un capitaine de l’infanterie et le mariage est programmé dans le mois de février. Cela doit être un beau mariage et je suis invité avec trois autres copains, comme garçon d’honneur.
Nous avons rendez-vous le 8 février pour faire connaissance de nos futures cavalières. Ce jour-là il fait froid et il pleut, nous allons prendre l’apéritif et HUGON nous présente les demoiselles. Les dés sont jetés et c’est un tournant de ma vie, je m’assois à coté de Juliette.
Je la trouve mignonnette et nous échangeons des banalités. J’apprends qu’elle travaille chez un photographe, que son papa était quartier-maître chef dans l’aéronavale, qu’il est décédé pendant la guerre, qu’elle vivait avec sa maman et sa sœur et que son frère beaucoup plus jeune était en pension à BEJA.
Le mariage se déroule quinze jours plus tard et je vais chercher Juliette à l’hôtel où travaille sa maman. Elle est vêtue d’une belle robe blanche et sur les marches montant à l’étage, j’en profite pour prendre quelques photos. Après le mariage civil et le mariage religieux en la cathédrale, tous les invités sont réunis pour un lunch. Je ne connais pas ce genre de repas, en Bourgogne, les mariages sont l’occasion d’un festin qui dure des heures à table. Ici chaque convive va se servir à un buffet et on peut danser en même temps. Je trouve le temps long, j’ai fait danser ma cavalière, mais j’ai plutôt une attirance vers la tante d’Hélène. Cette jeune femme d’une trentaine d’années est « sexy » et elle est mariée à un militaire qui se trouve en Indochine. J’effectue quelques danses avec elle, jusqu’à la découpe de la pièce montée par les jeunes mariés. Je délaissais donc Juliette jusqu’à cet instant où elle vient me rejoindre avec une coupe de Champagne. Nous bavardons et nous ne nous quittons plus jusqu’à la fin de la soirée, lorsque nous rentrons je lui demande si elle acceptait de me revoir, elle accepte et je lui donne rendez-vous pour le dimanche suivant. Nous devrions aller au cinéma.
Pendant la semaine, la nouvelle va vite, tous les copains me disent « alors BASSARD, tu es amoureux ?, tu as fait une touche ? ». Bien sûr, je démens l’information et je ne leur dis pas que j’ai un rendez-vous. Pour nous retrouver, le dimanche suivant, le point de rencontre est l’hôtel où travaille sa maman et nous allons au « Casino », le plus beau cinéma de Bizerte. Nous assistons à la projection de « QUO VADIS » avec Victor MATURE. Pendant le film, je me lance et je prends sa main, le courant passe entre nous et nous embrassons tendrement. C’est la première fois que j’embrasse une vraie jeune fille sur la bouche. Après le cinéma, nous allons déguster une glace ou une pâtisserie et je la raccompagne jusqu’au bac, car elle habite à ZARZOUNA de l’autre côté du canal de Bizerte. Nous nous donnons rendez-vous dans la semaine…
Pendant le mois de février, une date est marquée d’un gros point noir, c’est le jour de la Saint Pépin, le 21 février 1954. La flottille subit trois accidents. Le premier a lieu à 10 heures le matin sur la SEBKRA, à l’embouchure de la MEDJERDA. Le second-maître PRINZBAC fait du rase-mottes et il vole très bas. Il touche le sable avec l’hélice, donc à moins d’un mètre du sol, et il est obligé de se « crasher » un kilomètre plus loin. Dans l’affaire il n’est pas blessé mais il perd son macaron de pilote. L’après-midi, pour épater les aviateurs de la base de SIDI-AHMED, KAUZMANN rentre le train d’atterrissage beaucoup trop tôt et il se vomit sur la piste. Le commandant venait juste de rentrer de la MEDJERDA, nouvelle commission d’enquête, et le macaron de pilote de KAUZMANN risque de sauter...
Le soir je suis en vol de nuit et je forme équipage avec l’officier en second, le lieutenant de vaisseau CORRET. Nous devons voler en tandem, et dans le deuxième T.B.M 3S il y a l’enseigne de vaisseau DE DICHENIN. Avant de pénétrer sur la piste pour le décollage, il y a le point fixe. C’est à ce moment que le deuxième appareil nous broute tout le plan fixe droit. J’ai bien cru à cet instant-là que nous allions être découpés en morceaux, bien sûr lors du choc il a freiné violemment, et il est passé sur le nez. En fin de soirée, nous nous retrouvons avec quatre avions hors d’usage mais par chance il n’y a pas de blessé. Tous les appareils purent être réparés, preuve de leur solidité.
Pendant le mois de mars j’effectue de nombreux vols de jour et de nuit et je fais plus de 50 heures. Ce ne sont pas des vols très longs et après les vols de nuit, avec ma moto, j’ai le temps d’aller à ZARZOUNA. Juliette m’a présenté sa famille et je vais souvent leur rendre visite. Le seul inconvénient est le dernier bac de 23 Heures qu’il ne faut pas rater, sinon pour traverser il faut charger la moto dans une barque. Avec tous les vols que j’effectue, j’ai droit à des conserves dites de casse-croûte de vols et j’en fais profiter la famille BRIAND. Ils n’ont pas beaucoup de revenus et je ne veux pas être une charge lorsque je mange chez eux. J’ai plein d’argent, parfois nous allons faire ensemble les courses.
Avec Juliette, nous nous entendons bien et nous nous aimons tous les deux. Nous projetons de nous marier l’année prochaine, nous ferons des fiançailles pour nous engager l’un vers l’autre, j’ai 23 ans et Juliette 18 ans.
Tout le mois d’avril je vole beaucoup et nous avons une pensée pour nos camarades des flottilles de chasse qui sont partis en INDOCHINE. Plusieurs d’entre eux sont morts et tout le monde parle de la bataille de DIEN-BIEN-PHU. Ici en Tunisie il y a bien des incidents et des accrochages mais cela se passe surtout dans le Sud tunisien. Ce n’est pas la guerre, néanmoins à partir du grade de second-maître, nous devons sortir armés, c’est assez bizarre sur ma moto, quand j’ai mon imperméable avec le casque et le revolver, je pense immédiatement aux allemands à moto de la seconde guerre mondiale.
Depuis quelques mois, nous avons une prime supplémentaire dite de maintien de l’ordre, et pour les gens mariés, séparés de leur famille une autre dite « prime des cocus ».
Je suis maintenant instructeur radar, nous avons à former la flottille 9 F basée en Corse à ASPRETTO. Tous les appareils formant la flottille seront des T.B.M. 3W et 3S, le P.A DIXMUDE a fait le transport des U.S.A jusqu’à la métropole d’autres aéronefs. Dans un avenir proche les trois flottilles 4 F, 6F et 9 F seront armées par le même type d’avion.
En septembre nous partons en stage en France au centre d’entraînement de la Flotte. Nous sommes basés à Hyères, toute la flottille effectue de nombreux exercices avec les sous-marins. Les submersibles ne sont pas à la fête, car avec notre radar extrêmement puissant, nous avons des détections jusqu’à 40 nautiques (72 km). Comme l’avion d’attaque est en silence radar jusqu’à faible distance, les sous-marins n’ont pas le temps de plonger avant le visuel ou la détection du radar APS/4. Je suis en vol en équipage avec l’EV1 VIVANCO et nous avons les félicitations des autorités à la fin du stage.
Nous sommes de retour à Bizerte le 4 octobre et nous reprenons nos vols d’entraînement. Dans le Sud Tunisien, il se passe des choses bizarres entre l’île de DJERBA et la LYBIE qui est toute proche. De mystérieux vols non identifiés ont été signalés qui pourraient être des hélicoptères livrant des armes aux rebelles tunisiens. Nous sommes envoyés deux fois en mission à GABES mais nous ne détectons rien de suspect. A la fin du mois, nous sommes de retour à Hyères pour trois jours, afin de participer à un exercice HUNTER-KILLER.
A la mi-novembre nous allons sur GABES pour une surveillance maritime et aérienne. Il n’y a pas de mobiles, uniquement des vols compacts de flamants roses. Au petit jour, je détecte un bateau de petite taille filant à plus de 20 nœuds vers DJERBA, le pilote de l’avion d’attaque nous signale après l’éclairage au projecteur qu’il s’agit d’une vedette rapide sans pavillon. L’EV1 VIVANCO après un nouveau passage donne l’ordre d’attaquer tout d’abord avec les mitrailleuses puis à la roquette. Nous amorçons notre piqué et nous entendons sur la fréquence détresse 121,5 : « ne tirez pas, nous sommes les douanes françaises ! », en même temps, le pavillon français est hissé. Les douaniers ont eu chaud, car à quelques secondes près ils auraient reçu une centaine de balles de 12,7.
Le 2 novembre, nous apprenons qu’en Algérie des massacres avaient été perpétrés sur des français à Alger et Oran. Ce jour-là toute la base assistait aux obsèques des sept membres d’équipage d’un avion NOROÎT amphibie de la 57 S qui comme appareil, était un véritable cercueil volant (mis en service en 1951 le Nord 1402 NOROÎT à coque bimoteur a été construit en 25 exemplaires, condamné en 1954). A ce moment-là pendant la cérémonie, nous ne pensions pas que ces événements d’Algérie seraient le début d’une véritable guerre. La première quinzaine de décembre nous embarquons sur le porte-avions LA FAYETTE, il n’y a pas d’exercice mais nous nous effectuons un entraînement à l’appontage pour les pilotes.
Porte-avions La Fayette
En T.B.M.3W, assis à l’arrière nous recevons à chaque fois un bon choc dans les fesses et il n’y a rien pour amortir le coup, car je suis assis sur le canot de sauvetage.
Nous effectuons quelques catapultages, nous décollons sur 150 mètres en passant de 0 à 90 nœuds, le plus souvent nous décollons du pont d’envol par nos propres moyens. En utilisant la catapulte, nous prenons de 2G à 2,5G.