Macaron

Navigateurs Aériens et DENAE

de l'Aéronautique Navale

Pinguin

Claude Bassard

(1931-2018)

1955

Les trois porte-avions sont maintenant affectés en France, et nous sommes une flottille opérationnelle. Nous participons sur le P.A LA FAYETTE à plusieurs exercices dans le cadre de l’O.T.A.N : DIABOLO et MED FLEX II. Jusqu’à fin mars, nous sommes rarement à KAROUBA, aussi lorsque nous sommes en permission une semaine en avril, je suis bien heureux de retrouver ma fiancée. C’est d’autant plus agréable qu’il fait très beau en cette période de l’année en Tunisie.

Au mois d'avril, nous  effectuons quelques appontages sur le P.A ARROMANCHES, mais nous ne restons pas à bord. En mai, nous rejoignons le porte-avions ARROMANCHES à Oran et nous restons embarqués jusqu’au 14 juin. Nous effectuons de nombreux exercices de jour comme de nuit. Comme second-maître les conditions d’hébergement sur le P.A ARROMANCHES ne sont pas formidables, nous sommes une quarantaine dans un petit poste qui doit faire 12 mètres sur 5 mètres. Ce local sert à la fois de salle à manger et de dortoir, nous retrouvons donc les hamacs. Dès le branle-bas, les hamacs sont rangés et il faut laisser les tables libres pour prendre le petit déjeuner, le tout dans une odeur pestilentielle de pets de la nuit.

1955-Alize

A bord j’ai appris à jouer au Poker, nous jouons de petites sommes, mais deux copains assez malins plumaient de malheureux joueurs en trichant, ils étaient de connivence. Pendant les embarquements, nous perdions sur notre solde notre prime de maintien de l’ordre mais nous arrivions à faire des économies et j’épargnais pour notre mariage fixé au 16 juillet à Mervans. A cette époque pour se marier le militaire devait avoir l’autorisation de l’autorité maritime et une enquête de moralité était faite sur la jeune fille et sa famille.

Avant notre embarquement pour rallier Marseille, j’avais fait les réservations de passage vers la France. Comme nous n’étions pas très fortunés, nous avons réservé des places en 4e classe sur le « KAIROUAN » qui part de Tunis début juillet. Nous serons à l’avant du bateau sur des chaises longues. J’ai prévu le transfert de ma moto qui nous permettra nos déplacements, surtout pour aller au Creusot. Nous devrions être une trentaine à notre mariage et c’est l’oncle Eugène CAPPADORO qui remplacera le Papa de Juliette pour les cérémonies. Depuis plusieurs mois, j’avais envoyé à ma mère, par avance, de l’argent pour faire face aux dépenses du mariage et à Bizerte nous avons loué un petit appartement. Nous habiterons au 7 rue THUZET prolongée, l’ancien locataire est le Premier maître FIORAN, un collègue qui prend sa retraite.
Mon mariage est célébré à Mervans(71)le 16 juillet 1955.

1955-Mariage

C’est vers le 15 août que nous regagnons la Tunisie.

Juliette rentrera en avion en BREGUET-DEUX-PONTS au départ de LYON-BRON et moi je prends la route du Sud pour embarquer sur le navire « VILLE DE TUNIS » à Marseille. Je pars un dimanche, tôt de Mervans et à Lyon j’évite un gros orage de grêle. Sur la R.N.7 je suis obligé de prendre une déviation, car la chaussée est inondée et me voilà au centre-ville. Fort heureusement, il n’y a pas beaucoup de circulation mais il n’est pas question que je m’arrête pour manger, car il faut impérativement que je prenne le bateau le lendemain et assez tôt à la caserne du PHARO pour avoir un couchage.

Je regarde mon compteur, il fait beau temps, je calcule la distance qu’il me reste à parcourir lorsque je crève de la roue arrière. Il est 17 heures et je me trouve près de PLAN D’ORGON.
Il n’est pas possible de réparer seul et des motards de la police nationale m’indiquent une station-service où l’on pourrait sans doute réparer ma machine. Je n’ai plus qu’à pousser ma moto sous le soleil sur 300 mètres. Arrivé, la gérante de la station m’annonce que son mari ne serait pas rentré avant 19 heures, car il participe à un concours de boules dans un village voisin. A l’heure dite ce garagiste très sympathique effectue la réparation et c’est vers les 20 heures que je reprends la route. Je prie tout au long du parcours pour que pareil incident ne se reproduise pas et j’ai poussé un ouf de soulagement en franchissant la porte de la caserne du PHARO. Juliette partant deux jours plus tard, nous arrivons à Tunis le même jour et c’est moi qui l’accueille à l’aéroport EL-AOUINA. Elle rentre en taxi avec les bagages et moi en moto jusqu’à Bizerte.

Dès le lendemain c’est la reprise de travail à la B.A.N de KAROUBA et je reçois les félicitations du Commandant et des copains pour mon mariage. Le Pacha m’annonce que je quitte le bureau des vols et que je serais chargé du bureau militaire de la flottille en remplacement du maître qui part à la retraite. C’est une fonction très importante, confidentielle, car je serais au courant de toute la notation, des punitions, des états de service de tout le personnel non-officier sauf  les Maîtres Principaux ou Premiers Maîtres.

Le 1er octobre 1955, je suis promu second maître de 1ère classe et je suis proposé pour le grade de maître. En septembre, nous n’avons pas beaucoup volé, comme j’ai énormément de travail au bureau, je ne participe qu’aux vols intéressants. Dans notre foyer, nous sommes sûrs d’avoir une naissance pour le mois d’avril 1956 et je suis très heureux. Par ma fonction, je suis exempté de service et je rentre tous les soirs à la maison, Juliette vient m’attendre à la descente du car, nous nous sommes fait quelques amis dans le bloc immeuble, il y a les LEDREAN, LAPORTE et SALUS. Souvent, nous faisons des veillées ensemble et les parties de cartes se terminaient par le café et les gâteaux. Nous avons ainsi ensemble passé de bonnes fêtes de Noël et du Jour de l’An.

Ligne noire

1956

Le 1er janvier je suis promu au grade de maître, j’en suis particulièrement satisfait, car outre l’augmentation sensible de la solde, sur les porte-avions j’aurai une couchette en poste et ce sera fini de dormir en hamac. Au sein de la flottille des équipages ont été constitués, donc je vais beaucoup plus voler. Dans ce mois de janvier, j’effectue treize vols qui me permettent de ramener à la maison pas mal de conserves. J’améliore ainsi nos repas du dimanche, car je prends en vivres des asperges, du saumon et des articles que nous n’achetons pas à Bizerte.
Il n’y a plus d’incidents en Tunisie, celle-ci vient d’obtenir son autonomie interne qui va l’amener à l’indépendance.
Le 20 mars l’accord franco-tunisien signé à Paris met fin au traité du BARDO. La Tunisie est indépendante et le parti de BOURGUIBA triomphe aux élections.

Juin arrive et nous participons à un stage au centre d’entraînement de la Flotte sur la base de Cuers. C’est beaucoup mieux qu’à Hyères et à l'issue, nous avons un mois de permission pour juillet.
En août en Tunisie, il fait très chaud. Nous avons le service d’été et dès les quatorze heures je suis de retour à la maison. Je suis bien occupé au bureau militaire, car il y a eu pas mal de mouvements de personnels et j’ai également le conseil d’avancement qui est prévu pour la mi-septembre.

La situation internationale se détériore dans la région de l’Egypte. Le général NASSER décide la nationalisation du canal de Suez et cela motive une action franco-britannique qui échoue. Nous n’avons pas embarqué, c’est la flottille 9F d’ASPRETTO en Corse qui était à bord du « LA FAYETTE ». La flottille 4F participe aux opérations avec des missions de recherche A.S.M dans le canal de Sardaigne. Le but est de protéger les croiseurs et en particulier le cuirassé «  JEAN BART ». Nous réalisons des vols de 5 heures et nous sommes particulièrement engourdis en descendant de nos T.B.M. Au retour d’Egypte le « LA FAYETTE » fait escale à Bizerte et j’ai pu inviter à la ma maison quelques bonnes connaissances dont BOUGREAU qui est affecté à la 9F à Ajaccio.

En novembre avec le même équipage, nous sommes allés faire des vols de surveillance aérienne (A.E.W) dans le golfe de GABES.

Ligne noire

1957

Nous avons passé les fêtes de Noël et du Jour de l’An comme l’année précédente avec nos voisins et amis, notre petit Christian est un gamin bien éveillé et il s’amuse beaucoup avec ses petits jouets.

Les trois porte-avions sont maintenant en France ou au large de l’Algérie, aussi nous n’embarquons que pour de courtes durées et en février, nous rejoignons le P.A ARROMANCHES au large de Toulon pour participer à différents exercices avec l’escadre. J’apprécie le confort des couchettes du « DORMITORY » qui est le poste des maîtres volants et l’ARROMANCHES est un navire qui ne bouge presque pas à la mer et c’est bien agréable.
Le seul inconvénient, c’est qu’il est infesté de rats et lorsqu’on éteint la lumière on les entend rôder sur les câbles électriques. Nous avons toujours peur que l’un d’entre eux ne vienne nous croquer une oreille en dormant. Nous n’avons pas de méthode radicale pour nous en débarrasser, les tuer avec de la mort aux rats les ferait crever dans les conduits d’aération et cela deviendrait une puanteur dans tout le bord.

C’est au tour du BOIS-BELLEAU de venir en mars au large de Bizerte et nous y effectuons surtout des appontages et avec les copains j’arrose mes 1 000 heures de vol.

Au mois de mai, nous embarquons pour plus de deux mois sur le BOIS-BELLEAU. C’est une croisière d’été avec l’escadre de la Méditerranée et nous devons aller aux Antilles puis à NEW-YORK. Le 29 mai toute la flottille est en vol pour effectuer un vol psychologique et avec 16 T.B.M .La FRANCE doit montrer sa présence et sa force et c’est assez impressionnant. Nous survolons Marie-Galante, Pointe à Pitre, les Saintes, Ile Dominique et Fort de France. J’ai pu avoir une place dans un T.B.M 3S et j’apprécie de contempler le paysage. A l’approche des villes, toute la flottille se met en position de défilé, et après trois heures de vol les pilotes sont trempés de sueur.

Bassard 15

A l’appontage l’Amiral JOZAN est à la passerelle pour chronométrer les espacements entre deux appareils et ce n’est pas le moment de prendre un « WAW-OFF ». Le WAW-OFF est une remise de gaz à cause d’une mauvaise présentation à l’appontage. Au poste des maîtres, les bières fraîches sont très appréciées surtout par les pilotes.

A  NEW-YORK, nous sommes au quai de la Compagnie Générale Transatlantique et il ne faut qu’une dizaine de minutes de marche pour se trouver au centre de MANATHAN. Nous sommes restés une huitaine de jours et l’U.S.NAVY avait organisé à notre profit un grand nombre d’excursions et nous pouvions disposer de places de spectacle. Des bus nous attendaient près de la coupée et j’ai pu ainsi voir le cirque BARNUM, au ROXY THEATRE le film « Une île au soleil » et à l’entracte nous avions pu assister à un super spectacle de danse avec un carrousel. J’ai pu également assister à un concert de jazz avec Lionel HAMPTON.
Tous les jours il y a une visite du BOIS-BELLEAU, et de nombreux marins qui ont servi à bord pendant la guerre du Pacifique viennent de très loin pour revoir leur bateau.

Sur le chemin du retour, nous participons à de nombreux exercices et un jour j’ai été hélitreuillé sur l’escorteur « LE GASCON » pour observer les tirs sur but remorqué. Les pilotes de la 4 F s’entraînent au tir et avec un râteau pointé sur le but, j’annonce aux pilotes les impacts des roquettes puis ceux des grenades. C’est dommage de ne pouvoir ramasser les poissons, car la pêche aurait été miraculeuse. Nous rentrons à Bizerte le 11 juillet et c’est ma plus longue séparation avec ma petite famille, je trouve mon Christian bien changé, c’est un gamin dégourdi et comme je lui ai ramené pas mal de petits jouets, il est heureux. Nous profitons de la plage et du beau temps, tout est calme en Tunisie, nous sommes vraiment tranquilles. Il n’en est pas de même en Algérie pour mon beau-frère qui est gendarme dans le sud de CONSTANTINE et ils vivent des moments difficiles. Georges JAKSON est devenu gendarme en effectuant une demande de changement d’Armes.

Le 1er octobre 1957, je suis en fin d’affectation en Tunisie. Cela fait cinq ans que je suis en Afrique du Nord. Comme je me plais à la 4F et que je suis heureux avec ma famille à Bizerte, je demande à refaire une nouvelle affectation. Il n’y a qu’un seul moyen, être débarqué et avoir un congé administratif d’un mois, rallier le dépôt des équipages de la Flotte à Toulon et être de nouveau affecté par la Direction du Personnel Militaire (la D.P.M). Cela ne va pas poser trop de problèmes, car mon ancien commandant en second, puis commandant de la flottille à Hyères, le capitaine de corvette DUVAL est justement à la D.P.M...

Nous fêtons Noël et Jour de l’An entre amis, les SALUS et les LAPORTE ont aussi un petit garçon et les enfants s’amusent bien entre eux.

Ligne noire