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Navigateurs Aériens et DENAEde l'Aéronautique Navale |
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(1928-2020)
CHAPITRE 2
Je vous salue Marine...
Avant d'aller sacrifier à Neptune, nous devons, pour être agréés par la Marine Nationale en tant qu’élèves-officiers de Marine de Réserve (ouf !), passer des tests psychotechniques. Durant la séance avec un psychiatre galonné, à la question rituelle : « Pourquoi voulez-vous entrer dans la Marine ? », je réponds : « Pour faire des heures de vol ! » comme si cela allait de soi. Ses yeux s’arrondissent et il me faut un certain temps pour dissiper chez lui un doute au sujet de ma vocation d’officier de la Royale. Je n’ose pas lui expliquer que je veux entrer dans l'Aéronavale à cause des différentes couches... (voir plus haut). Je commence à apprendre la prudence.
Toujours est-il que cinq brevetés supérieurs de Navigation Aérienne intègrent la Marine Nationale en cette année 1948, le 1er' octobre. Et pour faire des heures de vol, n’en déplaise à mon psychiatre, et aller au cours de pilotage, et après entrer à Air-France ! Ce beau programme ne sera pas intégralement rempli par les cinq matelots. Il le sera par un seul d'entre nous. Pour les autres, les pilotes auront une brillante carrière à l'UAT, à la TAI, puis à l'UTA. Les navigateurs entreront à la Compagnie Nationale où leur carrière sera non moins réussie.
L'intermède maritime de mon histoire a ceci de pittoresque que nous n’y sommes absolument pas préparés. Au Ministère de la Marine, on nous a bien précisé que notre Brevet Supérieur était assimilé au diplôme de sortie d'une grande école (L’ENAC nous reniait déjà ! ). Par conséquent, et par faveur exceptionnelle, on nous a autorisés à suivre le cours d'Officier de Marine de Réserve, mais attention, à destination de l'Aéronavale uniquement Ce qui fait parfaitement notre affaire puisque, entrés par hasard dans la Marine, les bateaux de guerre ne sont pas notre tasse de thé. Mais... on nous expédie au Centre de Formation Maritime de Pont-Réan, alors que notre destination devrait être celui de Mimizan, dévolu aux futurs membres de l'Aéro. Ca commence mal !
Pont-Réan - Centre d'Intruction Marine
Après un mois de formation à Pont-Réan, où on nous tond et pique à plusieurs reprises, où on nous apprend à marcher au pas, à utiliser un aviron sur une baleinière voguant sur la Vilaine, nous sommes très inquiets car cela sent plus l'eau salée et le mazout que l'essence aviation. Bien sûr, personne ne peut ou ne veut, répondre à nos questions. Nos inquiétudes sont justifiées puisque, début novembre 1948, cinq jolis matelots de troisième classe sans spécialité, élèves-aspirants de réserve, « embarquent » au Moulin Mer, à Logonna-Daoulas, au fond de la rade de Brest. Se tient là l’Ecole qui va faire de nous des Aspirants de Marine. Il n'est plus question pour l'instant d'Aéronautique Navale. On nous enverra, plus tard, dans une autre école, mais pour l'instant nous sommes priés de travailler pour obtenir notre premier petit galon.
Heureusement, je prends vite goût à tout ce qu'on nous apprend. En dehors, bien sûr, du mal de mer - ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ! - auquel on ne peut échapper en Iroise en hiver, surtout quand on est parisien. Il y a, pour moi, des tas de nouveautés intéressantes : radar, machines, canons, torpilles, pavillons, manœuvre des petits et des gros bateaux. Bref, de quoi s'occuper en attendant notre prochaine affectation.
Les cours de navigation ne me dépaysent pas trop. En cette matière, il est assez facile d'assimiler le vocabulaire, différent entre la Marine Nationale, la Marine Marchande - à laquelle nous nous sommes frottés durant une année scolaire - et l'aviation, qui est notre mère à tous ! La standardisation des coordonnées astronomiques n’est pas pour demain. Mais comme mes camarades, je m’en arrange. Par contre je suis le seul à ne pas avoir de problème avec le « parler marin ». N'oublions pas la part de sang breton qui coule dans mes veines - et merci à mon pépé le terre-neuvas (1) ! J’y suis mieux adapté, grâce à mes lectures - merci également à Roger Vercel et à Paul Chack - et aussi grâce à mes activités de modéliste naval qui m'ont appris bien des choses de la marine. En dehors des cours en salle et des « partiels », exercices pratiques, les sorties en mer, dénommées « corvettes » dans le jargon de l’Ecole Navale dont nous dépendons, nous mènent à Arromanches, à La Rochelle, à Nantes (Ah, se jouer le matelot remontant la rue de la Fosse retour du Cap Horn ! ). Quelques bons souvenirs, émergeront plus tard. Quand on a son BS nav, on peut tenir sa place sur une passerelle : stupéfaction de l'enseigne de vaisseau de quart entre Penmarc’h et Audierne quand, ayant perdu la côte de vue cause brume, quelle angoisse, le « midship » (il s’obstine à me nommer ainsi) sait faire de l'estime et la fait même bien ! Et ma première droite de hauteur à la mer, parfaitement réussie, sauf que je l'ai calculée avec les éléments du lendemain. Mais, comme dit mon camarade Popaul, nous sommes là pour faire plein d'erreurs pour ne pas les refaire après ! Pour toutes les droites de hauteur de ma carrière, et quel que soit l'astre, je ne me tromperai plus de jour dans les Ephémérides. Popaul avait raison ! Il y a une école de tir au canon de 105 en baie de Quiberon sur l'épave d'un malheureux cuirassé - est-ce le « Diderot » - et qu'a-t-il fait pour être là ? Et l'exercice de DCA au canon de 40 mm où, visant la manche remorquée par un Junkers 52 de la BAN Lanvéoc-Poulmic, le tireur égare quelques traceurs qui passent trop près de l'empennage du Ju. La manche larguée rapidement, s'ensuit une mise au point par radio interposée. Je jure qu'aucun de mes camarades « aviateurs » n'est impliqué dans cette histoire ! La liste des erreurs n'est pas exhaustive, mais j'arrête là, sinon vous penseriez que nous le faisons exprès !
Cuirassé Diderot
C'est une époque où la Marine Nationale est plus riche de regrets - d'espoirs aussi - que de bateaux. Ceux sur lesquels nous effectuons nos corvettes sont d'anciens dragueurs de mines allemands récupérés au titre des réparations à la fin de la guerre. Ca ne remplace pas les beaux bâtiments sabordés à Toulon, Mais ça permet de tenir le coup en attendant des jours meilleurs. Et ces vieux serviteurs contribueront à former pas mal de gens. Pour ma part, je connaîtrai au cours de ma vie quelques vieux marins qui ont fait leurs premières armes sur la « Somme », l'« Yser » ou la « Meuse ». Car tels sont les noms de ces vieilles choses, que l'on rendra d'ailleurs au bout de quelques années à la République Fédérale Allemande, qui probablement les rebaptisera autrement !
27 novembre 1942 : sabordage de la flotte française à Toulon
Quelques images de ces « croisières » me resteront en tête : la flottille des cotres coquilliers de la rade de Brest, la théorie de ces voiles couleur cachou ne daignant pas s'écarter de la route de notre bâtiment - c'est lui qui doit se dérouter-. Le cuisinier de l'Ecole va attendre les matelots pécheurs à leur retour. Ils lui cèdent leur part de pêche, un grand sac de coquilles pour deux litres de « gwin ru ». Le cuistot les fait simplement sauter au beurre. Heureuse époque : nous sommes nourris comme des rois. Et je n’oublierai pas les plats d’huîtres et les poulets de la ferme. La guerre se termine tout juste et la carte de beurre est toujours en vigueur, mais pas pour nous !
Vers la fin du cours, retour de La Rochelle, nous avons droit à un passage du Raz de Sein en pleine nuit, le phare de Tévennec éteint, vent de suroît force huit, marée descendante, je ne vous dis que ça ! Sept mètres de creux, de quart sur la passerelle supérieure, j'ai les poches de mon ciré pleines d'eau. Heureusement que notre initiation tire à sa fin et que le mal de mer n’est plus qu'un souvenir !
Phare de Tévennec
Histoire de se changer les idées et de ne pas perdre contact avec l'aéronautique, mon camarade Popaul va faire du Stampe à Morlaix et comme on profite mieux à deux des bonnes choses, il m’invite à venir avec lui. Nous partons tôt le dimanche matin, munis d'un « repas froid » qui consiste, pour nous deux, en une énorme boîte de sardines, une miche de pain et deux oranges. Faut-il que nous aimions les avions pour abandonner le menu amélioré du Jour du Seigneur pour nous contenter de ce triste casse-croûte ? Nous gagnons Landerneau par le tortillard d'intérêt local, puis par un omnibus nous allons à Morlaix. Ensuite, à pied jusqu'à l'aérodrome de Ploujean, où nous attend notre biplan. La récompense c'est un petit tour en l’air et hop ! retour vers Logonna. Train, tortillard ou bien auto-stop s'il est trop tard pour attraper le dernier. Car il n'est pas question de rater l'appel du soir ! Mais nous reprenons notre train-train d'élèves-officiers « de Marine », regonflés, sachant que les avions sont toujours là, et qu'ils n'attendent que nous ! Il y a, bien sûr - il y en a toujours-, une forte tête parmi les aviateurs. L'ami Dargère refuse d’apprendre quel nœud il lui faudra faire « pour amarrer son avion quand il le posera en rade de Brest », colle posée par le maître-instructeur de « maneuf » - comprendre manœuvre si on n’a pas intégré l'accent breton -. Le brave homme reste coi quand le camarade lui répond qu’il n'aura pas à faire de nœud, vu qu’un avion posé sur l'eau, ça coule ! Il faut dire que cette période maritime de notre instruction est très mal vécue par Dargère, qui est affligé d'un mal de mer tenace qui le prend à terre, dès qu'il aperçoit le moindre bateau peint en gris.
Vient l'heure de troquer le « bachis » du matelot pour la casquette de l’aspirant. Nos rangs de sortie ne sont pas des plus brillants : avec les quatre ingénieurs des Arts et Métiers qui se destinent eux aussi à l'Aéronavale, il y avait huit « aviateurs » dans la deuxième partie de la promotion. Leurs rangs s’étagent donc entre le quarante et unième et le quatre-vingtième. Je suis le seul a être dans la première moitié : je suis quarantième ! Il faut dire que nous n’avons pas forcé sur les études. Les autres sont intéressés par leur rang de sortie, car c'est lui qui conditionne leurs possibilités de choix d’affectation. Nous, nous sommes affectés à la Base-Ecole de Lartigue.
(1) La saga familiale est assez brumeuse sur l'intermède marin du grand-père. On sait qu’après une campagne à Terre-Neuve, il fut très mal reçu par son père et qu'il s'engagea « à l’Etat » et où, entre autres affectations, il navigua sur la canonnière « La Fusée » J'entendis de nombreuses fois, dans mes très jeunes années, mon oncle et mon père faire allusion à une expression de leur père : « Echouez-vous plutôt que de couler ! » phrase qui faisait référence à un épisode du temps de sa jeunesse passée dans la Royale.