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Navigateurs Aériens et DENAEde l'Aéronautique Navale |
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1983[1] [2] [3]Bernard Sévellec (1977-A), complété par Bernard Le Meur (BS 82) APPRENDRE AU POLE NORD
Les tours de la zone D54 en Méditerranée s’enchainaient en alternance avec les cours théoriques. Toutes les générations de navigateurs se souviennent avec un trémolo dans la voix, de la théorie du Mercator transverse, du calcul de la méridienne, de la demi-correction de Givry et de bien d’autres choses encore qui, et ce n’est pas faire injure à nos instructeurs, ne seront pas d’un intérêt primordial au cours des vols que nous aurons à mener en opérations. Le « clou » de cette période de formation se trouvait dans le voyage polaire et ses particularités très pointues sur le plan de la navigation. Décollage de Nîmes-Garons, atterrissage sur la base américaine de Keflavik (Islande) pour une escale de 48 heures et nouveau départ pour une autre base américaine, Thulé au Groënland avant le « grand saut » du survol du pôle Nord. Pour les six heures trente du trajet Keflavik – Thulé, les prévisions météo n’étaient pas très engageantes mais comme on le dit souvent, « ça passe ! ».
Thulé Air Base En effet, totalisant seulement quelques dizaines d’heures de vol sur l’avion, il fit part au chef qu’il ne le sentait pas trop de faire l’atterrissage dans ces conditions d’apocalypse. Ce sera la seule fois où je verrais un pilote se battre vraiment avec (contre) les éléments, transpirant sang et eau, et le chef de bord agir sur les manettes de gaz, parfois en les désynchronisant pour aider à rester sur l’axe de descente. Un atterrissage qui se passa très bien, un copilote heureux mais blême à l’extrême, un chef de bord toujours aussi serein « Bravo, je te l’avais bien dit !... ». Le séjour commença par un confinement dans nos chambres avec interdiction de sortir du bâtiment tellement la tempête avait pris de l’ampleur. de gauche à droite : Hurlin (en blanc) - ? - Oayouen - ? - ? - Le Garsmeur - ? - Sévellec La tempête se calma le deuxième jour. Il ne faisait plus que moins 28°C ! La première vision que j’eus en regardant par la fenêtre de ma chambre fut un GI américain…en t-shirt !! Juste le temps de se faire photographier sur la banquise et nous voilà à nouveau dans l’avion pour la grande traversée. C’est là que les choses importantes commencent pour les apprentis navigateurs. Un heureux (?) tirage au sort entre nous quatre m’avait désigné pour faire le tronçon du passage au pôle. Ainsi, une grille orthogonale était appliquée sur un canevas de type stéréopolaire pour avoir certes, une référence de cap mais aussi pour « faire croire» au calculateur de navigation qu’on se trouvait à proximité de l’Equateur. En effet, au-delà du 70°N, ledit calculateur ne parvenait plus à suivre la convergence des méridiens. Ce passage du point de latitude 90 avait fait l’objet de plusieurs briefings entre nous, répétant inlassablement l’opération consistant à changer de référence de navigation, passant d’un canevas traditionnel Lambert à une grille orthogonale. Le tout en maitrisant les instruments de navigation, le calculateur en premier lieu. Dans ce genre d’opération, une bonne assurance valant mieux qu’une mauvaise impasse, j’avais demandé à mes collègues navigateurs, le PM Le Meur et le MT Le Garsmeur, de se positionner derrière moi, en notant consciencieusement chaque action que je faisais. Cela ayant pour but de pouvoir revenir en arrière dans les différentes manipulations si je me trompais. De ce vol, plus que la performance de navigation collective, je me souviens surtout de la température digne d’un congélateur qui régnait à bord. Température extérieure lue de moins 60°C, c’est-à-dire la plus basse possible dans l’atmosphère terrestre. Il était clair que le chauffage du bord ne suffisait pas pour délivrer une température décente dans l’habitacle. Le froid à bord nous paralysait tous. Assis à la table de navigation, j’avais les reins à moitié bloqués et je tenais comme je pouvais en mettant les pieds dans l’armoire électrique derrière mon poste pour me réchauffer. L’arrivée à Edimbourg, plus de douze heures plus tard, nous permit de retrouver nos esprits en zone vivable. (*) Cercle Mad : manoeuvre de lutte anti-sous-marine consistant à faire un cercle de 2000 ou 3000 yards de rayon en très basse altitude autour de la dernière position connue d’un sous-marin pour le pister voire l’attaquer. Carnet de vol de Bernard Le Meur |